
Quand j'étais enfant, nous mangions toujours en famille. Chacun avait sa place assignée: le père au bout de la table sur la seule chaise ayant des accoudoirs, la mère à sa gauche puis les quatre enfants en ordre décroissant d'âge. On se serait cru dans un épisode de
Papa a raison.
Le déjeuner était souvent le même:
huevos picados (oeufs brouillés avec tomate et oignon hachés),
frijoles fritos (fèves salvadoriennes en purée, sautées),
tortillas (galettes de farine de maïs, que je trouve aujourd'hui inmangeables!),
platanos fritos (tranches de bananes plantain sautées), tranches d'avocat, le tout servi avec crème sûre et
chirmol (accompagnement à base de tomates, oignons, piments et coriandre hachés + jus de citron + sel).
Il y avait toujours une bouteille de Tabasco sur la table, parce que mon père était un drogué aux piments forts. Il mettait de la sauce piquante sur
tout! Il me disait toujours: ''Allez, sois pas peureux, mets un peu de Tabasco dans ton assiette, c'est délicieux!'' C'est grâce à lui que j'ai développé un goût, et une tolérance, et une dépendance pour le piment!
Avez-vous déjà remarqué que souvent les Latino-américains récemment immigrés ici sentent la friture? Ce n'est pas par malpropreté. Nous sommes au contraire des gens très soucieux de notre hygiène corporelle. Nous devons tenir ça de nos ancêtres Amérindiens, qui étaient bien plus propres que nos ancêtres Espagnols, les Conquistadors, qui comme les Européens de la Renaissance, ne se lavaient pas souvent. Si nous sentions la friture, c'est parce que nous ne mangions pas du prêt-à-manger inodore et insipide, que nos mères cuisinaient toujours, que notre cuisine est
grasse et que nous ne pensions pas à aérer nos logements!
Les premières fois que nous avons été invités à des fêtes chez les épouses Québécoises de certains de nos oncles paternels, ma mère rouspétait. ''On nous invite à faire la fête, mais on ne nous offre pas à manger!'', disait-elle. Et elle se sentait offensée quand on nous servait des légumes crus comme amuses-gueules. ''De quoi on a l'air, de cochons? Comme si on est supposé manger des légumes pas cuits! Les femmes Québécoises devraient apprendre à cuisiner et à recevoir!'' disait-elle encore, une fois revenus chez nous. Premier choc culturel. Il faut dire que les Salvadoriens ont comme coutume de toujours offrir un repas formel à leur invités. C'est une question d'hospitalité et de réputation! Il faut aussi dire que l'idée de manger des légumes crus nous semble farfelue, vu que notre cuisine fait dans le surcuit pour des questions d'hygiène (il court plus de microbes en Amérique Latine que dans les pays aseptisés du Nord). Il n'y a que les fruits que nous mangeons crus, et seulement après les avoir lavés au savon!
Quand la nouvelle épouse de mon père est venue au Canada, j'ai voulu l'inviter à manger du sushi. L'idée de manger du poisson
cru la fait blêmir! ''C'est pas bon pour la santé, ça donne des vers au coeur'' m'a-t-elle dit. Et elle chicane toujours mon père quand il mange du boeuf saignant ou, sacrilège, du boeuf tartare. Ce n'est pas pour rien que mon oncle originaire du Lac St-Jean se plaint toujours que son épouse, la soeur de ma mère, cuit toujours trop la viande de bois qu'il rapporte de ses expéditions de chasse! Manger de la viande pas assez cuite peut s'avérer mortel dans les pays au climat tropical, et ma tante n'arrive pas à se défaire de ses vieux réflexes culinaires.